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23 février 2006 4 23 /02 /février /2006 17:28

Par André Girod


De tous temps, depuis que l’homo sapiens a eu sa première vision organisationnelle du clan dans lequel il vivait , il a , pour consolider l’infrastructure de la société qu’il envisageait, imposer deux éléments essentiels à sa survie et à la direction qu’il comptait donner à son avenir : la nomenclature et le titrisme. Ce furent les deux piliers sur lesquels reposa tout type de pragmatisme administratif. Puis l’historien vint élaborer des thèses de façon à mieux discerner la démarche évolutionniste de la civilisation et le critique d’art suivit afin de bien cerner les divers mouvements esthétiques qui faisaient l’apologie et imprimaient une auréole de gloire aux régimes politiques, aux idéologies philosophiques, aux dogmes religieux et à l’agencement sociétal.

 

L’art que notre époque appelle « art contemporain » ne peut se pérenniser sous cet intitulé. Il devra un jour ou l’autre adopter un « titrisme » , terme qui indique que cet art est passé du général au particulier. Au début de ce siècle, l’art dit moderne a cédé la place à de multiples classifications dans les tendances qui liaient les artistes entre eux : cubisme, rayonnisme, tachisme, fauvisme, impressionnisme, dadaïsme, muralisme, constructivisme, art naïf, art pauvre, art informel et autre pop ‘art. Il est temps que les critiques d’art se creusent les méninges pour cerner cette « atomisation » de l’art. L’Art contemporain a fait son temps. Alors je propose, malgré les dénis des artistes modernes qui voudraient se soustraire à toutes formes d’AOC artistiques,  une catégorisation bien précise : « Poubellisme » ou en américain : « Garbage Art ». Rien de péjoratif, aucune connotation perverse.

 

Afin de justifier une telle appellation, je puise dans les écrits des artistes modernes et en particulier chez Arman, l’artiste qui le premier a osé choisir ses matériaux pour ses œuvres hors d’ un circuit conventionnel. «  La société conforte son besoin de sécurité par sa manie d’entasser dont témoignent ses vitrines, ses chaînes de montage et ses tas d’ordures. Cycle de production pseudo-biologique de la consommation et de la destruction. »  Dés 1959, il présente des oeuvres  qu’il appelle « Accumulations » et « Poubelles », entassement d’objets jetés dans des boites-vitrines. César cherche à créer des œuvres d’art à partir de carcasses d’automobiles qu’il comprime. Ce sont les résidus industriels qui deviennent art. Jim Dine fabrique des œuvres à partir d’objets abandonnés, d’outils et de vêtements, tous les déchets jetés par la société de consommation.

 

D’où ce titre de «  poubellisme » ou « Garbage Art » à cet art nouveau. Cette libération absolue des sens, cette élaboration d’une race nouvelle d’artistes qui n’auraient  plus de comptes à rendre au public néophyte et totalement abscons, mèneront vers l’instauration de cette liberté tant recherchée au cours des siècles. Et si de plus le mécénat public leur accorde carte blanche dans la recherche du plus émouvant trash, de la plus titillante élucubration, de la plus jouissive éjaculation artistique alors nous sommes au seuil d’un nirvana esthétique. Mais pour atteindre l’orgasme culturel – proche de l’extase cultuelle des anachorètes – il faudra fouiller dans les poubelles de notre société de consommation.  D’ailleurs tout a commencé par l’accumulation des déchets de notre société derrière une plaque de verre de façon à traduire l’appétit féroce des humains pour le jetable de Charles Delhaes puis l’utilisation cynique des détritus pour effacer tout point de repère avec le passé comme la nature morte de Claes Oldenburg,, le recyclage du plastique de Anthony Cragg, l’entassement des automobiles de Arman,  la reconstitution d’œuvres grotesques à l’image du gâchis de notre époque avec les «  machines happenings »  de Tanguely , la décoration outrancière de Niki de Saint Phalle dans «  le cheval et la mariée » qui dénote le méprisable gaspillage et le pillage systématique de la terre. Nous pourrions continuer à l’infini.

 

Dans ce nouvel art, apparaissent des dénominateurs communs à tous les artistes. Le premier est selon Mondian «  quelque chose qui exprime le monde de l’esprit ». Pour se faire, tous les matériaux deviennent nobles car ils  sont en quelque sorte le reflet de la créativité du design de l’homme même si, au départ, ces appareils servaient à relativiser le bien-être de la société. Réduits à l’état de déchets, ils n’en sont pas moins représentatifs de certains aspects de la culture et un second usage, au nom de l’art, ne peut que rehausser la perfidie et l’inutilité de ce consumérisme en produisant des œuvres qui seront encore plus accusatrices de notre manière de vivre. Pour autant se faire, poussons le paroxysme de la mise en valeur du jetable en monuments dignes de traduire la mise à mort programmée de notre planète.

 

Où trouve-t-on le matériau nécessaire à l’élévation de l’âme et à la recherche de la Vérité céleste sinon dans les déchetteries et les poubelles. Les cycles écologiques instaurés par des normes de plus en plus catégorielles, délivrent l’individualisme de l’artiste et le poussent à des symboles dérivatifs, des extases palliatives et des styles hautement aberrants. Il n’est plus possible de placer l’art dans un contexte historique ou religieux comme ce fut le cas jusqu’au milieu du XXe siècle - même un Picasso avec son Guernica tombait dans le piège du jugement collectif - mais dans un terrible réquisitoire sociétal. Place à l’égoïsme, à l’immatérialisme de Pevsner où toutes les normes sont abolies et où l’éphémère triomphe avec Christo. Nous retrouvons le même phénomène en économie où précaire est synonyme d’emploi. Passage de l’œuvre comme le passage de l’artiste dans la vie mais cette fois-ci ce n’est plus l’homme qui disparaît et l’œuvre qui reste  mais l’œuvre qui se meurt d’une belle mort et l’homme qui reste pour regretter. Et qu’est-ce qui est le plus évocateur de ce temps qui fuit que nos poubelles. Sorties le soir, vides le matin ! Tout comme les expositions d’art contemporain comme nous avons pu le constater  au cours des trois derniers étés au château : installées en vrac, du bric et broc et balayées avant l’automne. Une femme de ménage avait même confondu œuvre d’art avec tas de détritus ! Or ce qu’elle avait pris pour cause de coup de balai n’était en réalité que digest de ce que devient la terre : un immense dépotoir qui inspirera des œuvres de plus en plus monumentales car les tonnes de déchets plus ou moins recyclables qui s’accumulent pourront fournir aux artistes une inspiration exponentielle due au progrès technologique qui mélange à toute innovation sa dose d’obsolète. Assistons donc béats à l’anagogie analgésique de cette nouvelle tendance qui sera connue, c’est mon espoir, sous le nom de « Poubellisme » (Garbage Art) ou l’art d’accommoder les ordures de la planète !   

 

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commentaires

Perrin 04/09/2006 20:38

Bonne analyse et historique intéressant.
Voici en clin d'oeil un petit texte écrit pour "Lauris ensemble" N° 125, qui parle de la même chose, disons en plus condensé.
Le sujet en a été inspiré par les émanations nauséeuses que subissent quelques quartiers de Lauris.
L'Art contemporain, se fait sentir à Lauris.
L'artiste se définit comme un penseur olfactif. Il s'est approprié l'espace Laurisien.Entre la projection de la  déconstruction sémantique, l'égout et le dégoût, il vaporise aux administrés Laurisiens, les effluves sublimées de la décomposition des rejets alimentaires. L'interaction des éthers nauséeuses, afférente à un taux d'hygrométrie fluctuant, nous envahie de soirs en soirs en des vapeurs crépusculaires. Le mental qui jouit de sa propre morbidité, trouve en cette forme d'onanisme intellectuel l'apogée de son art de la vaporisation sublimée.Nous attendons avec impatience, le deuxième acte de cette installation artistique,c'est à dire, la venue des égoutiers, ou pourquoi pas, soyons créatifs, la remise en état du système d'évacuation.
Philippe Perrin.
Bonne continuation et à bientôt.